#ELRA11Y: Entretien avec Gaultier Chomel

Depuis 2023 Gualtier Chomel travailles pour le laboratoire européen pour la lecture numérique (European Digital Reading Laboratory, EDRLab), avec trois responsabilitées : participer à l’écriture des standards du livre numérique accessible (EPUB, EPUB accessibility, Publishing community group); accompagner les développeur pour assurer une bonne accessibilité des applications de lecture ; accompagner les éditeurs et tous les acteurs de la chaîne de valeur du livre numérique pour assurer une bonne compréhension et prise en compte des besoins spécifiques de la production à la lecture en passant par la diffusion, la distribution, la vente et le prêt.

ELR: Pouvez-vous nous parler de votre parcours professionnel et de ce qui vous a initialement poussé à vous intéresser au domaine de l’accessibilité numérique?

Chomel: Je travaille dans la production éditoriale depuis la fin du siècle passé, me suis intéressé très tôt aux aspects techniques, comment faire un travail de production intelligent qui permette à la création de s’épanouir en maîtrisant les contraintes techniques. Cet intérêt m’a amené dès 2010 à m'intéresser au dispositif d’exception au droit d’auteur en faveur des personnes empêchées de lire le texte imprimé, j’ai intégré un atelier d’adaptation de la fédération des aveugles de France et appris à transformer des œuvres imprimés en version braille, gros caractères, audio et numériques pour servir le plus grand nombre de besoins. Cette double casquette connaissant le monde de l’édition et celui du handicap m’a amené à avoir une activité de formation via mon propre centre de formation, éditadapt, ainsi que pour des centres de formation plus généralistes mais aussi pour le consortium DAISY et le consortium pour des livres accessibles sous la supervision de l’organisation mondiale pour la propriété intellectuelle (OMPI).

ELR: Comment promouvez-vous et mettez en pratique les pratiques de conception inclusive dans votre travail quotidien?

Chomel: Je suis l’éditeur principal du site lina25.fr qui recense et éditorialise les ressources nécessaires. Je participe à plusieurs groupes de travail nationaux et internationaux pour accompagner les structures. Il s’agit essentiellement d’un travail de vulgarisation et de circulation de l’information dans des vocabulaires compréhensibles par différents niveaux techniques.

ELR: Qu’est-ce qui motive votre travail de plaidoyer et comment envisagez-vous l’avenir à long terme de l’inclusion numérique?

Chomel: L'accessibilité est aujourd'hui le principal moteur de qualité pour le livre numérique, un livre accessible est essentiellement un livre bien fait, correctement interprétable par les solutions de lecture. En améliorant l’accès à la lecture, nous participons de fait à une meilleure expérience de lecture pour tous les publics et aussi un meilleur confort de travail pour les professionnels. Il s’agit de réfléchir et faire les choses en utilisant les contraintes techniques comme levier de création plutôt que comme dépendance à des solutions de production spécifiques. Cela rend aussi les collections plus durables et plus faciles à mettre à jour dans le futur.

ELR: Avec l’entrée en vigueur des normes WCAG 2.1/2.2 en juin 2025, quels changements envisagez-vous pour les utilisateurs finaux et les entreprises concernées?

Chomel: Pour les entreprises, cela implique de mettre la qualité au centre de leur démarche, de travailler plus sereinement à terme et de mieux penser leurs collections numériques. La surcharge de travail arrive lorsque les collections ne sont pas prêtes et que les flux de travail doivent être repensés, mais c’est une charge nécessaire pour être mieux positionné dans les marchés du 21eme siècle. L'intérêt des intelligences artificielles pour les livres le prouve, un livre correctement structuré en termes informatiques et doté de métadonnées riches et précises sera mieux identifié et recommandé par les nouveaux systèmes algorithmiques.

Pour les utilisateurs, cela ouvre la porte à des pratiques de lecture diversifiées, on peur lire le même livre avec les yeux ou les oreilles, avec les doigts pour les personnes qui maitrisent le braille. Il est possible de passer de l’un à l'autre mode sans perdre la continuité de la lecture. Cela permet aussi d’obtenir plus facilement des résumés de parties, de questionner un livre ou une image, en bref, d’utiliser pleinement les possibilités du numérique pour lire selon nos besoins au moment donné et de basculer d’un mode à l’autre. Au final tout le monde peut lire plus et mieux.

ELR: Un an après la mise en œuvre de ces mandats, quel impact mesurable ont-ils eu sur l’expérience utilisateur et la conformité organisationnelle?

Chomel: Cela dépend des pays et nous ne disposons pas d’outils pour mesurer correctement l’impact. D’une part il n’y a pas de profilage et de tracking des personnes concernées par un handicap, et c’est heureux en un sens. D’autre part, tous les pays ne partent pas des mêmes bases en termes de collections et de formats disponibles.

On observe tout de même une tendance générale qui est une meilleure qualité des livres numériques en termes informatiques, une plus grande richesse de métadonnées. Ce que l’on observe c'est essentiellement une plus grande surface d’information puisque les informations d'accessibilité sont désormais disponibles sur les plateformes internationales comme sur les sites des libraires et des bibliothèques.

En France on estime plus de 40% des collections qui sont désormais disponibles pour une lecture en redimensionnant le texte ou en voie de synthèse et braille.

ELR: Dans le domaine de l’édition numérique, quels formats de livres électroniques offrent le soutien aux fonctionnalités d’accessibilité le plus robuste et quelles sont les exigences techniques essentielles pour un livre électronique conforme?

Chomel: Le format electronic publication (EPUB) est clairement le plus adapté, il permet de redimensionner le texte, changer la police, modifier les espaces et la justification et il permet aussi la lecture en voix de synthèse et en braille avec une richesse sémantique complète et connue des personnes car c’est la même que pour le web.

ELR: Quels sont les obstacles techniques ou architecturaux les plus insidieux auxquels les équipes sont confrontées lorsqu’elles alignent des produits numériques complexes sur les normes WCAG 2?

Chomel: Les deux difficultés majeures sont les textes alternatifs aux images car ils impliquent une intervention éditoriale, il faut écrire un texte, et le balisage des langues différentes de celle de la publication pour lesquelles les solutions logicielles manquent encore de performance.

La partie insidieuse est le manque de fonctionnalités dans les logiciels d'édition massivement utilisés, mais pour cela une grande majorité des équipes de production a trouvé des contournements depuis longtemps.

La formation est aussi un enjeu majeur car il s'agit de domaines hautement techniques que tout le monde ne peut pas maîtriser dans une chaîne éditoriale, il faut penser une distribution des connaissances et des compétences adaptées à la place de chaque profession.

ELR: Au-delà des obstacles techniques, quels sont les défis systémiques ou culturels qui empêchent le plus souvent les organisations d’adopter une conception axée sur l’accessibilité?

Chomel: Le bloqueur depuis longtemps identifié et le manque de compréhension du numérique comme format complémentaire de l’imprimé, les deux ont été trop longtemps opposés dans de vaines discussions sur le remplacement de l’un par l’autre. Cela est en train d’être dépassé.

Il existe un risque émergent et non négligeable de déléguer ce savoir faire aux machines en prenant pour argent comptant les mirages des systèmes dits d’intelligence artificielle. Il n’y a pas plus de magie dans le numérique que dans le monde physique, les outils sont performants si on sait les utiliser.

ELR: Comment votre organisation aide-t-elle concrètement ses clients à répondre aux exigences en matière d’accessibilité et à atteindre des objectifs durables?

Chomel: EDRLab est une association à but non lucrative, nous accompagnons nos membres mais aussi tous les acteurs en assurant des standards forts et logiques, nous proposons des kits de développement qui permettent aux développeurs de solutions commerciales de se concentrer sur leur intérêt, le chrome et la mise en avant de leurs collections ou de celles de leurs clients tout en étant assuré que l’expérience de lecture repose sur une base solide documentée, testée et validée.

Nous travaillons sur les protocoles d’échange, que ce soit pour la mise à disposition des catalogues mais aussi l’échange des annotations.

Nous apportons aussi une solution de protection des droits numériques, LCP, qui garantit le respect de la vie privée, une expérience simple, un coût maîtrisé pour les ayants droits et une protection effective.

ELR: Il est complexe d’assurer une interaction fluide entre la structure du code et les technologies d’assistance. Comment préserver l’intégrité de l’arborescence d’accessibilité entre HTML, XML et CSS ? L’évolution constante de ces directives nécessite-elle la création de nouveaux rôles professionnels spécialisés?

Chomel: Ces interactions sont complexes, mais documentées et pilotées par les standards. Nous apportons un nouvel axe qui est celui du livre, très différent du web, il s’agit d’une plus grande quantité de contenus mais encapsulés et éditorialistes une fois, rarement mis à jour contrairement aux pages web. Nous passons un temps énorme en discussions avec tous les acteurs internationaux pour assurer que ces réalités soient prises en compte.

Pour les acteurs, le niveau d’expertise est tel qu’il doit nécessairement être mutualisé, c’est le sens même et le rôle d’une structure comme EDRLab. Cette expertise ne peut pas être rentable à tous les échelons. Par contre, il est nécessaire de distribuer correctement la compréhension générale de cette expertise à tous les niveaux de la chaîne de valeur du livre. C’est le sens d’une proposition comme qualebook qui vise à donner un vocabulaire commun à tous les professionnels sans nécessairement leur demander de comprendre une balise ou un code spécifique. C’est aussi le sens de projets comme ThinkPub et de notre événement annuel, le Digital Publishing Summit, qui donne à voir les cas d’usage et les expériences diverses sur comment développer, mettre en œuvre et opérer des services d’accès à la lecture en numérique.